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Être attentif à son prochain



Olivier Muller
mardi, 19-Fév-2013
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  L’objet de cet article est d’approcher l’aide de son prochain dans des situations bien plus délicates, comme un soutien matériel plus conséquent, ou le soutien psychologique dans des situations très difficiles. Il vise à répondre à la question « peut-on se désespérer de ne pas avoir suffisamment aidé ? », ou «doit-on en faire encore, et encore plus» ?
Il vous est ici fait part d’une lettre réelle, adressée à une famille, dont la fille, tombée en grave dépression, risque d’entraîner ses parents, qui se sentent complètement impuissants.
   
 

« Tu aideras ton prochain comme … (tu sèmeras) toi même ».

 

La Tora nous enseigne d’être attentif à son prochain, comme l’aimer, ne pas mettre d’obstacle sur le chemin d’un aveugle, et même de soulager l’âne trop chargé de son ennemi. De nombreux commentaires se déclinent à l’infini, et notamment dans les interprétations. Au delà de l’étude des textes, il y l’application de ces « commandements » dans la vie de tous les jours.
Pour de nombreuses personnes, la vie dans un monde idéal commencerait déjà par se rendre service, les uns les autres. On peut accompagner en voiture son voisin à son travail, car il se trouve sur notre route. On peut dépanner son collègue à la cantine s’il a oublié son porte monnaie. On peut acheter le pain pour une vieille dame, ou inviter une personne seule à partager notre repas familial.

L’objet de cet article est d’approcher l’aide de son prochain dans des situations bien plus délicates, comme un soutien matériel plus conséquent, ou le soutien psychologique dans des situations très difficiles. Il vise à répondre à la question « peut-on se désespérer de ne pas avoir suffisamment aidé ? », ou «doit-on en faire encore, et encore plus» ?
Il vous est ici fait part d’une lettre réelle, adressée à une famille, dont la fille, tombée en grave dépression, risque d’entraîner ses parents, qui se sentent complètement impuissants.

« Chers Dominiques,

 

Au vu des évènements que vous vivez, je me suis interrogé sur la façon de « vous aider », votre fille et vous. Mais je ne voudrai pour autant pas être maladroit. Je voudrai vous être utile. Mais comment ? Je ne peux pas rester insensible à votre situation. Je suis embêté par le fait d’en vouloir faire peut être trop, ou pas assez.

L’étude de l’hébreu est venu m’apporter une réponse. Je vous la propose, en trois étapes.

1ière étape : il existe un rapport entre « aider » et « semer ».

« Aider » a pour racine «‘Ezer» עזר en hébreu ; ce mot est constitué par les 3 lettres successives « aïn= ע », « zaïn = ז » et « résch = ר ». Plus exactement, « Aider » à l’infinitif, se dit en hébreu « laazor = לעזור».
Si on prend la première lettre « aïn » de la racine du mot « ‘Ezer » précédant, et qu’on la déplace à la fin du mot « ‘Ezer », on crée un nouveau mot, une nouvelle racine composée successivement par les 3 lettres « zaïn », « résch », « aïn » : c’est la racine « zroa = זרע ». Cette racine est celle de l’infinitif « lizroa= לזרוע », qui veut dire « Semer ».

Certains auteurs mettent une analogie entre « aider » et « semer » ; il y aurait donc un rapport très étroit entre le fait « d’aider » et de « semer ». Bizarre, cela semble tellement différent …

 

2ième étape : aider trop ou pas assez ? Pour répondre, semez bien, et attendez le résultat …

« Aider son prochain », c’est difficile ? Oui quelque part : soit on en fait « trop » ou « pas assez ».
Comme on n’arrive pas à répondre à cette question, on va chercher une réponse dans l’analogie, apparemment incongrue : « semer est-ce facile ou difficile ? ».

Je me rappelle avoir enseigné 10 commandements du semis à des élèves, fils et filles d’agriculteurs, en lycée agricole.
Je leur disais :
« Pour semer « correctement » une graine, il faut semer :
1) - des graines de bonne qualité, car elles s’altèrent avec le temps,
2) - à la bonne densité, car soit elles s’étouffent entre-elles, soit c’est trop clair, la récolte est maigre,
3) - à la bonne saison (durée du jour, par rapport à celle de la nuit),
4) - à la bonne température,
5) - à la bonne profondeur, cela dépend de la taille de la graine,
6) - dans un sol travaillé, c’est à dire un sol retenant de l’eau, mais pas trop, dans un sol aéré pour que l’air puisse passer, le tout dans un savant mélange entre, sable, limon, argile, de la matière organique aussi pour donner un bon complexe argilo-humique, une bonne structure au sol,
7) - arroser, mais pas trop, sinon la graine va pourrir,
8) - bien sûr, sans vers, ni rongeurs,
9) - ni maladies générées par des champignons microscopiques (« les maladies cryptogamiques », comme, entre autres « la fusariose »,
10) - ha, j’oubliais, les engrais, un peu mais pas trop, bien sûr, azote, phosphore, potasse, je passe les autres, on va simplifier … et on ne va pas parler du pH … 
Effectivement, ça commence devenir un peu compliqué … Les gens n’imaginent pas votre métier, et pour vous, cela semble naturel …»

3ime étape : si c’est difficile de semer, c’est forcément difficile d’aider.

Aider son prochain ? Trop ou pas assez ? La réponse devient limpide maintenant : aider son prochain, c’est … terriblement difficile … tout comme semer.
Seul, « le juste dosage » peut y répondre, et encore, cela n’est pas suffisant : be ezrat hachem (« avec l’aide de Dieu » : c’est la petite notion fondamentale qui va tout changer.

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De la même façon que l’on ne puisse pas pronostiquer à l’avance la réussite d’un semis, on ne saura jamais quelles seront les conséquences, la pertinence, les résultats de l’« aide» de son prochain. Pour aider son prochain, répond-on vraiment à ses besoins ?

La réponse se trouver probablement ici : ce n’est pas parce que je vais arroser abondamment, mettre plein d’eau, mettre plein d’engrais et tasser avec force le sol pour une graine que je vais planter au mauvais moment, que mon semis va réussir. J’aurai toutes les chances qu’il rate, au contraire. De la même façon, je n’aurai pas de récolte si je jette une graine au hasard sur un sol où je n’ai pas investi d’efforts de préparation, et où je crois que D.ieu va faire le reste.

Tout comme semer, la réussite de l’aide à son prochain n’est en fait qu’une alchimie de plusieurs facteurs, dont le succès se situe au minimum dans la modération, entre le « trop » et pas « assez », et dont le petit détail nous échappe peut-être encore souvent : l’imprévisible « aide » de D.ieu.

La situation de votre fille, Delphine, gravement dépressive, m’attriste au plus haut point, après la perte de son amie qui s’est suicidée dans des conditions atroces. Votre fille Delphine se sent maintenant coupable de n’avoir pas su aider son amie, et vous, vous en culpabilisez presque autant. Si votre fille n’a pu sauver votre amie, bien qu’elle ait fait tout ce qu’elle ait pu, qu’elle n’en soit pas déprimée, et par ricochet, ne le soyez pas vous-même.

Isaïe nous apprend au nom de D.ieu :
« 55:8 Car mes pensées ne sont pas vos pensées, Et vos voies ne sont pas mes voies, dit l'Eternel.
55:9 Autant les cieux sont élevés au-dessus de la terre, Autant mes voies sont élevées au-dessus de vos voies, Et mes pensées sont au-dessus de vos pensées
 ».

On pourra toujours essayer le dernier joker : "Même si, au ciel, les portes de la prière sont fermées, celles des larmes ne le sont pas" (Talmud Brakhot 32 b).

Pour finir, quant à l’homme-agriculteur-semeur, après avoir déployé tous ses efforts d’aide, il ne lui reste qu’à admettre l’issue finale, car "l'homme doit bénir D.ieu pour le mal comme il le bénit pour le bien" (Talmud Brakhot 33b). Et là, c’est tout un travail sur soi, c’est le travail de l’acceptation de ce qui peut paraître comme la défaite d’une bataille.

Olivier Muller